La ville intelligente et numérique: de la transparence politique à la démocratie participative?

VictorÉcrit par
Victor Granier,
Chroniqueur

 

« Les villes intelligentes, en définition, ça n’a pas de définition. Une ville intelligente, c’est une ville qui utilise les nouvelles technologies de l’information et des communications pour bonifier ses activités, être plus efficient, en résumé » (M. Lapierre Louis Bastien, 29-10-2015). Lors de l’élaboration de sa stratégie et de son plan d’action de la ville intelligente et numérique, Montréal considérait pourtant qu’il s’agissait d’un cadre de référence pour améliorer différents aspects de la vie urbaine, et ce grâce à une exploitation plus judicieuse des données, des infrastructures, des services publics et du capital humain. Ainsi, ce concept, si difficile à appréhender au regard de la multiplicité des actions et des projets qu’il porte, ne se réduit donc pas à sa dimension technologique.

Mieux comprendre les tenants et les enjeux de la ville intelligente et numérique, c’est se pencher sur les grandes orientations qui furent adoptées par le Bureau de la ville intelligente et numérique de la ville de Montréal (BVIN) en 2014, dans le cadre de sa stratégie 2014-2017 :

  • Le soutien à la croissance économique en s’appuyant sur le créneau des TIC et du numérique : Montréal souhaite ainsi stimuler les entreprises locales et attirer de nouvelles entreprises innovantes sur son territoire. Ce développement s’appuiera, notamment, sur une coopération entre les institutions publiques, les centres de recherches, les investisseurs, les entrepreneurs et les grands industriels.
  • L’optimisation de la mobilité sur le territoire montréalais : La ville pourra ainsi collecter, traiter et diffuser les données de mobilité afin d’améliorer la fluidité des transports et permettre aux usagers d’optimiser leurs déplacements.
  • L’accroissement de l’offre de services offerts aux entreprises et à la population.
  • Le soutien à l’innovation et des politiques de réduction de la fracture numérique: Cette politique se concrétisera par la création de laboratoires-tests des nouveaux services publics et la création d’ateliers pour familiariser les individus les plus défavorisés avec la technologie.
  • La transparence politique et l’esquisse d’une démocratie plus participative.
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Crédit: forum-montesquieu.u-bordeaux.fr/

Ce vaste programme s’est concrétisé par un plan d’action triennal doté de 70 projets[1]. En 2015, la BVIN s’est maillée avec le programme Je fais Mtl, programme d’une ampleur inégalée au Canada, voir au monde. C’est plus de 180 projets portés par des citoyens et des entrepreneurs (parmi eux, le regroupement UTILE formé par des étudiants en urbanisme de l’UQÀM).

Oui, une ville intelligente est ainsi une ville qui sait faire fructifier le savoir, les idées et les compétences de ses citoyens. Notons que le BVIN a créé un incubateur de startup Innocité Mtl. Cette structure accompagne les entreprises dans le développement de projets d’utilité publique dont une grande majorité est inscrite dans le plan d’action cité ci-dessus.

Ainsi, comment considérer l’apport de la ville intelligente et numérique dans la consultation citoyenne et l’élaboration d’une démocratie participative ? Quels sont les opportunités et les enjeux résultant des projets de la ville intelligente et numérique ?

M. Paquet-Cormier, responsable de l’innovation et des nouveaux medias à l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM), rencontré en date du 18 novembre 2015, s’est réjoui que les nouveaux outils technologiques permettent aux individus de mieux s’informer ou d’améliorer leur compréhension des différents projets politiques, urbanistiques ou immobiliers.

La transparence politique? L’ouverture des données nous permet aujourd’hui d’accéder gratuitement et rapidement à l’ensemble des documents de la ville de Montréal: lois et règlements, délibérations politiques votées, documents de planification et d’urbanisme, budgets, contrats publics et indicateurs de performance.

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M. Chitilian, crédit photo: aqt.ca/fr

Mais pour M. Chitilian, Vice-président du comité exécutif et responsable de la ville intelligente, rencontré en date du 4 décembre 2015 : « ce n’est jamais suffisant, il faut toujours aller plus loin ».

« Cette année, les gestes qui ont été posés dans le créneau de la démocratie participative sont multiples. » M. Chitilian cite notamment les processus participatifs et de co-design qui ont mené vers l’élaboration de la stratégie du BVIN et aussi vers des nouvelles pratiques de conception de projet.

M. Chitilian fait aussi référence à l’ensemble des pratiques de fabrication laboratory[2] et de living laboratory[3]. Ainsi, « aller plus loin », consisterait à mettre les citoyens et les entreprises au cœur du processus de création de politique publique ou de tout autre programme. Cependant, dans quelle mesure, les processus adoptés par Je Fais Mtl et Innocité Mtl devraient se généraliser dans le cadre de l’élaboration des projets portés par la municipalité ?

Dans son plan d’action, le BVIN ambitionne de mettre en œuvre un droit d’initiative citoyenne en ligne, sorte de e-petition. « Le dossier avance et il faut absolument qu’il soit livré en 2016. Les citoyens pourront aussi effectuer leur demande d’accès à l’information en ligne », assure M. Chitilian. Qu’en est-il de la mise en œuvre d’un système de votation en ligne, inspiré du modèle suisse? Présentement impossible avec l’actuel système politique et électoral municipal contrôlé par la DGEQ et le gouvernement du Québec, et dont, toutes tentatives de réforme, comme les fusions municipales en 2001, ont provoqués de tumultes débats.

La ville intelligente pourrait cependant être un outil efficace pour proposer des budgets participatifs en ligne, sur le modèle de la ville de Paris, en France.

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¢rédit: moreno-web.net

« C’est un mécanisme qui va au delà de la technologie et qui doit commencer par l’apprentissage des droits civiques ».

« [Il faut] démocratiser toutes les informations stratégiques sur la gestion de la ville pour qu’ultimement les débats qu’on tient autour de nos enjeux soient des débats relevés ».

« L’éducation à la citoyenneté est un manque, on le sait, on le vit, dans le quotidien. Les gens ne connaissent pas et ne s’intéressent pas au fonctionnement de toutes les entités publiques ». (Chitilan, H)

En effet, M. Paquet-Cormier convient que se sont souvent des professionnels, des entrepreneurs, et une population issue des catégories socioprofessionnelles supérieures [comprenez le ¼ de la population qui détient un diplôme universitaire] qui participent à ces nouvelles pratiques de conception et de consultation publique. Certes, comme depuis toujours quelques résidents riverains de tout horizon sont présents aux réunions publiques, mais les citoyens lambdas se font rares dans les évènements du type Je fais Mtl. C’est peut-être pourquoi les « anciennes » formes de consultations publiques sont donc encore indispensables.

Il est peut-être encore trop tôt pour penser que la ville intelligente et numérique soit à l’origine d’une véritable révolution de la vie politique municipale, mais il est surement temps de réfléchir à la finalité même de la démocratie participative, soit l’implication citoyenne, alors que nous n’avons jamais eu autant d’outils à notre disposition.

 

 

[1] Citons le Wi-Fi public, iBus, l’automatisation des données ouvertes, Info Neige…

[2] Lieux où des moyens technologiques, humains et techniques sont mis à la disposition des citoyens pour l’élaboration de projets

[3] Nouvelle méthodologie de recherche innovante qui s’appuie sur des réunions d’acteurs publics, privés et de citoyens qui conçoivent et améliorent des projets ou des outils